Hybris x Némesis – Quand la démesure devient la mesure

Et si la propension à la destruction, à l’arrogance humaine portait un nom depuis des temps immémoriaux ? Celui d’Hybris. Dans la mythologie grecque, l’Hybris désignait la démesure, le dépassement des limites par l’orgueil. Les êtres égocentriques capables d’atrocités comme des pillages ou des viols étaient qualifiés par ce terme. Ces âmes perdues semant le chaos seraient bientôt rattrapées et châtiées par la juste colère des dieux : la Némésis. Cette déesse les ferait bientôt se recroqueviller dans les limites de leur propre être, leur faisant ressentir le poids de leurs actes en les dévalorisant. Les manifestations de l’Hybris sont nombreuses dans notre culture et histoire : péché originel, construction de la tour de Babel, révolution industrielle, guerres mondiales, holocauste, consumérisme, etc.

Démesure déplacée

Heureusement, dans nos sociétés occidentales contemporaines les comportements d’extrême violence sont devenus marginaux. Cependant, nous pouvons assister à leur lissage ou leur déplacement à d’autres formes et à d’autres contrées, allant de pair avec l’exportation d’un modèle de développement occidental. Un modèle en crise et en perte de repères : désastres écologiques dus à l’extractivisme et au productivisme, guerres pour l’accaparation des ressources (les énergies fossiles notamment) engendrant la montée des extrémismes ethno-religieux et zones de conflits locaux internationalisés. Tout cela est bien ficelé autour d’une économie structurée autour de l’hégémonie du calcul, du profit et de la croissance économique. Elle-même contrôlée par une finance dérégulée et décomplexée.

Nous pourrions élargir cela à d’autres formes de crises : crise des sociétés traditionnelles, crise d’une politique sclérosée incapable de penser la complexité.

Hybris personnel comme moteur

Personnellement, je dois à mon ami le plus cher, de m’avoir mis en garde contre l’Hybris. Il m’est arrivé par le passé de ne pas avoir conscience de mon arrogance et de mon égocentrisme. Ces phases n’étaient jamais longues et étaient suivi par la Némésis : un doute profond sur ma personne, une mélancolie, une perte de confiance en moi et en mes capacités. Au cours d’une soirée, cet ami m’a pris à part et m’a fait part des souffrances que je provoquais autour de moi. L’idée que mon arrogance puisse affecter mes proches m’a glacé le sang. Un des meilleurs psychologues qui puisse être a eu la justesse d’esprit de me parler de ce mythe, à l’évocation de cette conversation. Depuis ce jour, j’ai essayé d’annihiler ma part d’ombre, sans succès. Aujourd’hui, j’ai pris conscience que je devais l’inclure à ma personnalité : je cherche un équilibre entre l’Hybris qui m’autorise une certaine confiance en moi et la Némésis qui me permet de me remettre en question à chaque instant. Cette tension, cet équilibre dynamique est l’un de mes moteurs. En évoquant le concept d’équilibre dynamique, je ne peux m’empêcher de penser au cours de Pierre-Henri GOUYON, durant lequel il énonçait la rupture de l’équilibre dynamique de la biodiversité.

Pourquoi est-ce que je me permets de vous raconter cette histoire personnelle ? Car je pense que là où j’ai décelé cet équilibre à l’échelle individuelle, nous pouvons le retrouver à l’échelle de la société, ou plutôt nous ne l’y retrouvons pas. Il est rompu.

Mesure consciente, démesure inconsciente

En effet, cette tension est rompue dans nos sociétés contemporaines. Nous avons sombré dans la démesure, dans l’Hybris. Non pas un Hybris qui nous choquerait quand nous prenons connaissance d’un fait divers macabre, mais un Hybris de “tous les jours”, un Hybris du quotidien. Quand la démesure devient la mesure.

Les actes témoignant d’une telle démesure quotidienne sont parfois choisis, parfois subis, mais toujours présents : voyages en avion polluants, consommation de viande à outrance, consumérisme intoxiquant sur fond d’obsolescence programmée, dissolution des sensibilités individuelles par la rationalité économique – cette impression de n’être qu’un numéro, qu’une ressource humaine –.

Dès lors que nous prenons conscience des dangers de l’Hybris et de son omniprésence, dès lors que nous voulons palier à cela, une question nous vient légitimement à l’esprit : « Quel est l’origine de cet équilibre et pourquoi est-il rompu dans nos sociétés occidentales ? »

Ma thèse se base sur l’ambivalence entre conscience de la Némésis et inconscience de l’Hybris.

Nous avons conscience de notre fragilité, de notre caractère imparfait, de notre finitude, nous avons conscience de notre Némésis. Cette conscience engendre des angoisses, un sentiment d’urgence et un fouillis émotionnel, si flou qu’il est souvent apparenté à un vide, je le nommerai « plein-vide ».

Nous n’avons pas conscience que nos actes de consommation, de loisirs, de divertissement et de confort ont un impact sur l’environnement et les populations, nous n’avons pas conscience de notre Hybris. Il vient en réponse, en compensation aux angoisses et questionnements engendrés par la Némésis, il nous protège de cela et c’est la raison pour laquelle il est si confortablement installé en nous. Comme la religion a pu le faire à une époque – en défendant une figure supérieure de l’homme sur la nature –, le modèle socio-économique occidental a comblé le plein-vide, en répondant directement aux besoins de l’individu particulier générés par ses peurs.

Le risque c’est de se contenter de cette histoire occidentale, de la généraliser, car elle représenterait la finalité logique de l’histoire. Mais comme les histoires que nous nous sommes racontées par le passé pour survivre et avancer, celle-ci a une fin. Malgré les efforts de ses principaux défenseurs, l’histoire de la modernité et du développement à l’occidentale ne recouvre plus suffisamment la réalité, la lorgnette est trop étroite et la pensée qu’elle autorise, trop exigüe. En effet, partout, nous voyons des voix s’élever contre la démesure non-conscientisée déferlant sur les populations et sur la biosphère.

Une histoire d’équilibre dynamique, de lucidité et de compassion

Plus que tout au monde, nous avons besoin d’une nouvelle histoire. De tous temps, ce sont les histoires qui nous ont unis et mis en mouvement. Je propose une histoire de la lucidité et de la compassion. Lucide quant à notre fragile nature, à notre finitude et compatissant face à nos pirouettes pour tenter de l’oublier. Nous devons affronter les angoisses de la Némésis et prendre conscience de l’Hybris, de sorte à rétablir l’équilibre dynamique, entre confiance et remise en question, nous permettant de progresser, tel un cycliste devant pédaler pour ne pas tomber. En effet, plus nous tenterons d’annihiler un pendant, plus l’autre prendra le dessus et nous tomberons de notre vélo à coup sûr. Et cela fait longtemps que nous mangeons le bitume. 

Cet article posant les bases de ma réflexion est le premier d’une série au cours de laquelle je développerai cette thèse en la reliant à d’autres études, d’autres disciplines afin de monter en complexité.

Damien SOLDADIÉ.

Sources

  • Entretiens avec Gilles M.
  • Conversations avec Yamine T.
  • La Voie, Edgar Morin

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