Cet article est trop complexe pour vous

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Arrêtez-vous là, vous ne comprendrez pas ce qui va suivre ! Malheureux ! La pensée complexe n’est pas faite pour le commun des mortels. Alors, autant baisser les bras et ranger ses neurones au placard. Laissez faire les grands et les éduqués, vous serez bien sages.

Bon allez, cela suffit. Il est temps de rétablir la vérité sur ce qu’est et n’est pas la pensée complexe et ne pas laisser les sujets de ce cher Jupiter se l’accaparer et la définir, car une fois n’est pas coutume : la guerre est faite sur le vocabulaire.

 

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Nicolas Boileau-Despréaux – L’Art poétique – 1674

 

En suivant ce précepte bien connu, on peut légitimement s’interroger. Est-ce que la pensée complexe à laquelle notre président se réfère lui serait finalement étrangère, son désir de silence comme aveu de faiblesse ? La pensée complexe est-elle une façon d’instaurer cette frontière illusoire entre ceux qui réussissent et ceux qui ne sont « rien » ? En ce qui concerne la première question, je vous laisse à vos déductions. Pour ce qui est de la deuxième, la réponse est non.

Ce que n’est pas la pensée complexe

L’OUTIL DE L’ÉLITE. Non la pensée complexe ne doit pas être ou rester l’outil de l’élite -quand bien même, elle leur serait familière-. La pensée complexe n’est pas un moyen de déligitimer le besoin de communication entre les strates de la société, elle ne doit pas être l’exclusivité des puissants et des éduqués, des oligarques et de l’élite dirigeante, elle ne doit pas être une excuse du pouvoir. Au contraire, la pensée complexe a vocation à être diffusée afin d’être adoptée par le plus grand nombre et ce notamment à travers l’éducation.

AMPUTÉE. J’ai été agréablement surpris de lire qu’Emmanuel Macron a évoqué le lien existant entre changement climatique et terrorisme -sans doute pour convaincre Donald Trump de réviser sa décision concernant l’accord de Paris-. Cependant, la pensée complexe ne doit pas être amputée et amputable, elle est globale -et non pas totale, ce qui serait illusoire-. Si nous l’utilisons pour décrire et lier les conséquences de la crise écologique, nous devons aussi l’employer pour en identifier les causes. Les causes sont bien sûr nos modes de production, de consommation avides de gaspillages -cette part maudite comme Georges Bataille l’a décrit-. Encore, cette démesure devenue la mesure, cette recherche de croissance effrénée justifiée par le développement, la modernité, le progrès occidental et soutenue par un système économique néolibéral prédateur de la biosphère et des populations humaines les plus démunies. Finalement, l’individualisation, l’incompréhension, le sentiment de vertige face à cette usine à gaz qu’est notre monde globalisée, complexifié tant dans ses joies que dans ses peines. C’est cela, le constat que nous faisons, quand nous pratiquons la pensée complexe avec honnêteté. Bien-sûr, vous entendrez rarement cela de la bouche des élites dirigeantes.

Ce qu’est la pensée complexe

COMPLEXUS : CE QUI EST TISSÉ ENSEMBLE. Imaginez une toile faite de milliards de liens, cette toile est celle du réel, de la réalité complexe de notre monde. À présent, regardez votre smartphone -qui ne doit pas être loin de vous en ce moment- et imaginez une multitude de fils qui partent de son écran, des liens vers vos amis et l’amour que vous leur portez, liant vos collègues, vous connectant à la connaissance contenue sur les serveurs aux quatre coins du monde -faisant de lui une partie du tout mais également une partie contenant le tout-. Mais également des liens qui partent vers les forêts incendiées où des orang outans ont été brûlés vifs dans le processus d’extraction du coltan  nécessaire à sa fabrication. Posez-vous la question de sa nature à présent, certes il s’agit d’un objet vous permettant de naviguer sur internet, de répondre à temps à vos mails, d’être tenu au courant de l’actualité en temps réel, d’écouter vos musiques préférées, en somme il s’agit d’un formidable outil qui vous permet une grande autonomie. Cependant, en utilisant le principe d’autonomie/dépendance, nous pouvons légitimement se poser la question de la liberté d’avoir un smartphone aujourd’hui, qui participe de l’accélération généralisée de nos vies, créant en nous une dépendance répondant à cette nouvelle temporalité qui nous est imposée. Finalement, votre smartphone qui peut vous paraître banal est le point d’ancrage de liens irradiants plusieurs dimensions (social, économie, écologie, temporalité, etc.) de notre société -et encore, nous ne les avons pas toutes explorées-. Il regroupe en lui plusieurs principes faisant de lui un objet éminemment complexe. Cette nature complexe, que nous décelons dans ce smartphone peut être appliquée à toute entité (humaine, animale, matérielle, physique, sociale, etc.) existante dans notre réalité.

LA CONNAISSANCE COMPLEXE, SA NATURE ET SES PRINCIPES. Une connaissance complexe est une connaissance qui relie des éléments que nous ne relions pas d’ordinaire, ces éléments peuvent être d’apparence complémentaires, concurrents ou antagonistes, il s’agit du principe DIALOGIQUE. Nous avons vu plus haut l’antagonisme « autonomie/dépendance », nous pouvons ajouter celui de « l’ordre/désordre ». En effet, dans tout système ordonné, il existe une part de désordre spontané nécessaire à sa survie et à son bon fonctionnement : arrangements entre collègues en dépit de la hiérarchie, augmentation de l’entropie (désordre, dépense d’énergie) de pair avec la complexité d’un système, etc. Nous pourrions énumérer d’autres antagonismes comme « amour/haine », « plaisir/souffrance », « raison/pulsion » ou encore « vie/mort ». Le principe dialogique s’élève donc contre la disjonction (rompre les liens entre les éléments -même perçus comme concurrents ou antagonistes-) et contre la réduction (réduire un élément, une personne à l’un de ses traits). Nous avons montré plus tôt que le smartphone de part sa connexion à internet pouvait être pris comme une partie composant le tout mais également une partie contenant le tout, c’est le principe HOLOGRAMMIQUE. Une manifestation de ce principe se produit actuellement partout dans votre corps. En effet, ce dernier contient toutes vos cellules qui elles-mêmes contiennent l’entièreté de votre code génétique définissant votre corps. Un dernier point est que la somme des parties peut être supérieure qualitativement au tout (phénomène d’inhibition, de pression sociale sur les individus, etc.) mais également que le tout est supérieur à la somme des parties (les propriétés de l’eau H20 sont bien plus que la somme des propriétés de H et de O). Le principe de CAUSALITÉ À BOUCLES est divisé en deux sous-principes : (1) la rétroaction négative empêchant les déviances et régule un système stable (conservation de la température corporelle par la transpiration) et (2) positive amplifiant ces déviances et créant un déséquilibre du système (fonte des terres gelées : le permafrost, dû au réchauffement climatique, libérant du méthane qui participe à l’aggravation de l’effet de serre et donc au réchauffement climatique lui-même, les « points de bascule » climatiques). Finalement, le principe d’INCERTITUDE permet de prendre en considération la part d’incertitude induite par la nature même du temps. S’il existe une vérité implacable c’est bien celle que malgré toutes les prédictions, le futur ne s’accomplit que dans le présent et que de ce fait il est incertain. Plutôt que de nier cette incertitude, il nous faut être à l’écoute des émergences (nouvelles propriétés et caractéristiques d’un système, participant de la création d’une nouvelle réalité), des tendances qui nous permettraient de nous orienter. En somme, il nous faut inclure l’incertitude dans nos réflexions et prévisions plutôt que de la nier.

Alors non. Non, la pensée complexe n’est pas « trop complexe », elle est inclusive et soucieuse de globalité, de par cette nature elle ne peut être une brique à la construction d’une tour d’ivoire. Aussi, je vous encourage à essayer de déceler la complexité dans votre quotidien, soyez attentif, elle est tout autour de vous. Ces principes pourraient vous aider dans votre vie personnelle ou professionnelle, dans vos relations amicales comme dans des problématiques managériales. Finalement, je vous invite à consulter l’oeuvre d’Edgar Morin (La Méthode, Introduction à la Pensée Complexe et La Voie notamment) et le MOOC de l’ESSEC sur la pensée complexe.

Notre monde globalisé s’est incroyablement complexifié ces dernières décennies. Malheureusement, à l’heure de l’Anthropocène, les acteurs majeurs que sont les humains n’ont pas les outils logiques nécessaires pour embrasser cette complexité et ils y perdent information et richesse. A l’image de l’obscurantisme religieux du siècle des Lumières, représenté aujourd’hui par la raison cartésienne qui disjoint et isole les connaissances et l’individualisation qui déresponsabilise, nous avons besoin d’un avènement de nouveaux modes de pensées, plus complexes et plus adaptés aux enjeux globaux comme aux affects humains.

UN SIÈCLE COMPLEXE, nous permettra d’appréhender les crises globales qui le caractérisent, la richesse de notre monde, de sa biosphère, de nos diverses cultures, de l’impact de nos actions tissant et déchirant la toile du réel mais plus fondamentalement de prendre conscience des milliards de lien qui la tissent ensemble, afin d’en prendre le plus grand soin.

Damien SOLDADIÉ.

Sources

2 Replies to “Cet article est trop complexe pour vous”

  1. Oui mais, Noam Chomsky, à propos des médias :
    « La beauté de la concision est que vous ne pouvez rien faire d’autre que répéter des pensées conventionnelles. Supposez que vous fassiez autre chose que seulement recracher des banalités. Les gens vont légitimement vouloir comprendre ce que vous dites. « Qu’est-ce que vous dites là? ». J’espère pour vous que vous avez un paquet de preuves… Mais vous ne pouvez pas avancer ces preuves si vous êtes contraints par la concision! C’est tout le génie de cette contrainte. Et de mon point de vue, les gens de Nightline (émission d’information de nuit de la chaîne ABC, ndlr) et autres, s’ils étaient plus malins, s’ils étaient de meilleurs propagandistes, ils devraient inviter les dissidents, ils devraient les inviter plus en fait! Comme ça, ils passeraient pour des gens qui viennent de Neptune. »
    « The beauty of concision is that you can only repeat conventional thoughts. […] suppose you say something that just isn’t regurgitating conventional pieties […] people will, quite reasonably, expect to know what you mean. Why did you say that ?… You’d better have a lot of evidence… But you can’t give evidence if you’re stuck with concision. That’s the genius of this structural constraint. And in my view, people from Nightline and so on, if they were smarter, if they were better propagandists, they would let dissidents on, let them on more in fact. The reason is, that they would sound like they’re from Neptune. »

    1. Je comprends que certains médias ou hommes politiques s’efforcent de répéter des banalités afin de conserver une distance ou encore une forme de tranquillité d’esprit parmi la population. Mais est ce que cette poursuite de la banalité n’est pas une fuite en avant, des oeillères que nous acceptons sans sourcilier ? Je suis d’accord sur le fait d’inviter plus de dissidents, des gens sur la ligne de fracture de nos sociétés qui maîtrisent leur sujet. Malheureusement ce n’est pas dans l’intérêt du système médiatique en place.

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