La nécessité d’une pensée à la mesure de la complexité de la crise écologique

Les conséquences de la crise écologique (anthropocène) existent et sont bien documentées scientifiquement : changement climatique dû aux émissions anthropiques de gaz à effets de serre, destruction des écosystèmes, migrations climatiques, surexploitation des ressources par un système socio-économique productiviste, consumériste et avide de gaspillage. Nous connaissons bien la longue liste des conséquences de l’Anthropocène, il nous reste aujourd’hui à en identifier les causes. Malheureusement les conséquences se mêlent aux causes, elles-mêmes trop souvent simplifiées.

Prenons deux exemples évocateurs des deux démarches “bottom-up” et “top-down” fréquemment invoquées dans les mesures de résolution de la crise écologique et démontrons que les arguments avancés manquent de complexité.

Afin de définir l’écart entre le niveau de conscience des individus à propos de la crise écologique et leurs actions pour en pallier les conséquences, l’argument de “biais cognitif” a souvent été avancé. Personnellement, je pense qu’il s’agit d’une simplification vulgaire. En effet, la plupart des individus présentent un décalage entre leur perception de la crise écologique et leurs actions pour une raison éminemment plus complexe qu’un simple “biais cognitif”, qui les dédouanerait de toute capacité et nécessité d’action. Une cause plus complexe serait le fait qu’ils sont enchâssés dans un système social, économique et technique qui les dépassent, conjugué à un phénomène d’individualisation généralisé, prôné par ce même système, qui les déresponsabilisent. Une éducation à l’écologie, qu’elle soit politique ou scientifique, via des nouvelles méthodes tournées vers la complexité, la sensibilité et l’interdépendance des différentes crises permettrait aux individus de gagner en compréhension et donc en responsabilité.

Les classes dirigeantes, les décideurs, souffrent du même mal. En témoigne la désunion entre la sphère du politique et le reste de la société. Ils manquent de connaissances sur la réalité des citoyens et imposent une écologie simplificatrice, qui en ignorant les individus et leurs modes de vie, est le plus souvent perçue comme punitive. De plus, l’écologie est depuis longtemps pensée dans une optique de croissance et d’insertion dans le système économique en l’état. Il s’agit d’une simplification mortifère, reniant la complexité de anéantissant toute créativité et donc potentiel. Les sciences, nécessaires à la compréhension et donc à la décision, ne sont pas exemptes de cette tendance. Il existe une double-distanciation des sciences à la fois avec la société et entre les sciences elles-mêmes. Ce phénomène d’expertocratie, de particularisme a permis bon nombre de découvertes au sein des disciplines, mais ignore leur nécessaire interaction dans un cadre écologique. Cependant depuis quelques années, nous assistons à une tendance à la transdisciplinarité, à la liaison des différentes sciences et techniques entre elles. Cela se traduit par l’avènement nouvelle science écologique, la science des interactions, qui se veut éminemment complexe et convoquant des savoirs relatifs à la physique, chimie, géologie et à bien d’autres disciplines. Cette tendance s’exprime notamment dans les nouvelles formations et instituts, mais elle reste confinée dans les universités.

Ces deux exemples d’échelles différentes sont évocateurs de l’entreprise de simplification qui étend son empire dans nos mesures de résolution de la crise écologique. Il existe un décalage entre la complexité de l’Anthropocène -autant dans ses causes et ses conséquences- et la simplicité des réponses sporadiques que nous lui apportons. C’est dans cet interstice que le bas blesse, que nous laissons de l’information, du potentiel et de la richesse s’échapper. Il faut donc ne pas renier ces démarches mais les faire s’interpénétrer, autant par le bas que par le haut. Il s’agit de conjuguer individualité, initiatives associatives et citoyennes avec un rayonnement national permis par la sphère politique promouvant un système économique soutenant cette dynamique au lieu de la contraindre. La scission doit prendre fin si nous voulons une écologie -politique et scientifique- et une éducation réellement holistiques, intégrées et efficaces. Il s’agit aujourd’hui d’accepter la nécessité d’une pensée à la mesure de la complexité de l’Anthropocène et d’évaluer le rôle de l’éducation et de l’écologie dans sa diffusion et à termes, son adoption.

Damien Soldadié.

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